Une Intégration Réussie



Pensées d’une étudiante libyenne en Tunisie

 

Alors que l’attention des médias est fixée sur la Libye en tant pays de transit pour les migrants et les réfugiés, un tremplin sur le chemin de l’Europe, il ya peu d’attention sur les Libyens déplacés eux-mêmes. La descente dans le chaos dans ce pays désertique a forcé beaucoup de ses citoyens à quitter son territoire afin de se mettre à l’abri de la violence entre les factions belligérantes. La majorité s’est rendue en Tunisie mais le nombre est difficile à estimer car la plupart ne cherchent pas le statut de réfugié. Les plus privilégiés, dont certains possédaient déjà des entreprises en Tunisie, ont tendance à s’installer dans des zones urbaines ou touristiques alors que ceux qui disposent de moins de ressources économiques restent pour la plupart dans le sud tunisien où la vie est moins chère. L’arrivée des Libyens en Tunisie a eu des conséquences diverses. Une pression accrue sur les hôpitaux, une inondation de pétrole du marché noir et des craintes de sécurité élevées à l’égard de la prolifération des armes et des extrémistes (y compris les Tunisiens) ont préoccupé l’Etat tunisien. Pourtant, dans un moment de forte baisse des recettes touristiques, les dépenses libyennes ont été une aubaine pour l’économie locale.

En Tunisie, Thrǣdable a rencontré Aya*, 23 ans, une étudiante libyenne forcée à continuer ses études en dehors de la Libye suite à son effondrement. Elle nous a accordé son temps pour nous en parler et nous donner un aperçu de la situation des Libyens en Tunisie, pays voisin vers lequel beaucoup sont partis.

 

Pourquoi as-tu quitté la Libye ?

Ce qui se passe actuellement en Libye est très compliqué. La Libye est profondément touchée par une crise économique, politique et sociale. De ma part, j’ai quitté mon pays vers le Maroc après la fermeture du Lycée français de Tripoli qui a été déclenché après l’attentat de l’ambassade de France à Tripoli. Et là actuellement, je suis en Tunisie pour continuer mon parcours universitaire. Plusieurs Libyens se sont déplacés vers la Tunisie pour des causes médicales, et à cause de l’insécurité qui se présente dans certaines endroits en Libye d’autres mêmes sont actuellement des migrants en Europe.

En revanche, beaucoup de Libyens ont décidé de retourner au pays en espérant que la situation s’améliore un jour. En effet, plusieurs Libyens bénéficiaient des indemnisations versées par l’ex Conseil National, des compagnies d’assurances ou bien des sociétés pétrolières en vue d’aider les rebelles – victimes de la révolution. Ils profitaient donc de cet argent pour se faire soigner à l’étranger. Cependant, le dinar libyen a connu une dépréciation massive par rapport au Dollar, ainsi que la désorganisation des structures, ont fait que le nombre des libyens qui recevait des paiements ou poursuivait des traitements en Tunisie ou ailleurs a en quelque sortes diminué à cause de leur nouvelle situation financière précaire.

 

Voisine de la Libye, la Tunisie accueille aujourd’hui d’environ 350.000 Libyens selon Mahmoud Ben Rhomdane, le Ministre Tunisien des Affaires Sociales. Le Ministre de l’Intérieur estime beaucoup plus que ça. Comment elle vous a reçu?

A ma connaissance, la Tunisie est un pays qui fait face jusqu’à présent à une crise économique. Malgré cela, les Tunisiens sont un peuple hospitalier et ont accepté de recevoir les Libyens à cause de notre condition de vie. Les Libyens vivent et cohabitent avec les Tunisiens qui, à leur tour, ont mis en place des associations pour les soutenir et les orienter en Tunisie. Il y a pas mal de Libyens qui travaillent et étudient ici. Personnellement, on m’a aussi offert l’opportunité de participer à une journée internationale, grâce à ma participation dans la société civile, dans laquelle je devais représenter mon pays. J’ai vécu des moments incroyables ici et je n’ai pas eu des difficultés à m’intégrer sachant qu’il est normal de se sentir étranger les premiers jours de son arrivée lorsqu’on se trouve dans un pays différent de celui de notre origine. Donc ce que je peux dire c’est que malgré ces challenges, la Tunisie a bien réussi à intégrer les Libyens car on est des Arabes et les gens que je connais me disent qu’on est tous frères et sœurs et que c’est aussi la moindre des choses qu’ils sont capables de faire.

 

Ah OK, donc étant une migrante arabo-musulmane dans un pays arabo-musulman sens-tu plus proches aux tunisiens au lieu des migrants subsahariens? Par curiosité as-tu jamais subi des discriminations en Tunisie ?

En tant que libyenne en Tunisie, je n’ai pas rencontré une certaine discrimination. Au contraire, j’ai visité plusieurs pays et la Tunisie est le pays que j’ai le plus apprécié ainsi que son peuple. Psychologiquement je me sens très bien ici, je me suis fait plusieurs amies, j’ai aussi de la famille ici. Au départ, je fréquentais plus les étudiants qui venait de l’Afrique subsaharienne et par la suite, j’ai commencé petit à petit à m’entendre avec les Tunisiens. Pourtant, je fais aussi partie d’une association qui réunit principalement plusieurs migrants, j’ai eu la chance d’assister à plusieurs réunions. Je trouve qu’il est génial de connaître des personnes qui sont de plusieurs nationalités, communautés. Donc en général je pourrais dire que je suis proche des deux.

 

Il y a ceux qui disent que le fait que l’éducation tunisienne soit francophone rend la scolarisation des Libyens – plutôt arabophone – plus difficile. Est-ce une réalité, et si oui, comment peut-on surmonter ce challenge ?

Certes ! Les Libyens francophones représentent une certaine minorité même s’il existe jusqu’à présent des Libyens qui bénéficient du système éducatif français via l’enseignement par correspondance ou voire même au niveau des écoles africaines. Comme vous aviez dit, quel que soit le cycle d’étude, les matières sont en majorité enseignées en arabe. Les écoles privées sont les seuls à proposer d’enseigner en anglais. Mais ça va plus loin que l’école. Les migrants Libyens en Tunisie rencontrent quotidiennement des difficultés pour comprendre cette langue car comme nous le savons tous la langue française est considérée comme une langue officielle en Tunisie. Par exemple, au niveau de quelques restaurants, les plats proposés sont plutôt mentionnés en français. C’est l’une des difficultés auxquelles ils font face. De mon côté, j’ai connu récemment aussi un Libyen qui était intéressé par une formation particulière mais qui ne pouvait pas la poursuivre parce qu’il était plutôt anglophone. Donc oui c’est éventuellement une réalité. A mon avis ce challenge peut être surmonté en incitant les associations visant à aider les migrants et réfugiés à proposer des cours de français (voire même de communication uniquement) car il y a de nombreux Libyens qui sont très motivés et qui veulent apprendre cette langue par n’importe quel moyen.

 

Penses-tu que les étudiants libyens ont les mêmes chances de trouver un emploi à la fin de leurs études en Tunisie que les tunisiens ? Existe-t-il de la discrimination à l’embauche ?

Le fait de retrouver un emploi est conditionné par l’acquisition de nombreuses compétences. La plus importante est celle des langues. Sachant que la majorité des libyens sont arabophones et anglophones, ils ont du mal à s’intégrer au niveau du marché de travail tunisien car le français est très utilisé au niveau de la communication professionnelle en Tunisie. Ce n’est pas une question de discrimination, les Libyens qui savent maîtriser plusieurs langues et qui possèdent un parcours académique intéressant ainsi que des expériences professionnelles ont une chance pour retrouver un emploi en Tunisie tout comme les Tunisiens.

 

Comment vois-tu le futur de ton pays ?

Mon point de vue pourrait être différent par rapport à celui d’autres Libyens. Je pense que le futur de mon pays dépend de la génération future et surtout des Libyens qui ont étudié à l’étranger. La Libye est un pays riche en ressources, qui a une culture très variée et une histoire riche. En revanche, le domaine d’éducation devrait être réétudié et restructuré. Ça prendra beaucoup de temps certes, comme c’était le cas pour la révolution française. D’ailleurs, plusieurs Libyens se sont inspirés de celle-ci et gardent l’espoir jusqu’à présent. Il faut une vingtaine d’années au moins pour restructurer la Libye.

 

*Le prénom a été changé pour protéger son identité.

Les opinions exprimées sont celles de la personne interviewée et ne reflètent pas nécessairement celles de Thrǣdable.