Coupable de vouloir survivre



Rencontrez un "passeur" arrêté en Sicile

De Cristina Orsini | 28-02-2017|

« Lorsque j’ai été libéré de prison, on m’a juste ouvert la porte. Et ils m’ont demandé d’y aller. Je n’ai personne en Italie. Je n’avais pas un euro. Je ne savais même pas où j’étais ». « Emmanuel » * sourit sans joie, révélant un sourire avec une dent manquante. Il a été arrêté à son arrivée au port de Pozzallo en Sicile, l’un des principaux points d’arrivée pour les migrants et les demandeurs d’asile. C’est seulement lors de sa première apparition devant un juge, trois jours après son arrestation, qu’il a appris quel était son crime : il est coupable d’avoir facilité l’immigration clandestine.

Emmanuel était un soldat de l’armée nigérienne. Il « vivait bien », dit-il, mais il s’est déchargé de l’armée après avoir fait le constat que les soldats étaient envoyés, comme des animaux à l’abattoir, pour combattre Boko Haram. Il a ainsi entrepris son voyage en Europe, dans le but de chercher la protection internationale qui le protègerait contre les représailles de son ancien employeur. Mais sur la plage, avant de monter à bord du bateau qui devait l’emmener à l’abri, ses passeurs libyens (groupes armés, bandes criminelles ou même fonctionnaires de l’Etat qui contrôlent les routes de trafic vers l’Italie) lui ont dit qu’il devait lire la boussole. Ils savaient qu’il avait été un soldat et voulaient profiter de ses compétences de survie. Quand il a refusé, il a été battu, perdant la dent qui est aujourd’hui absente de son sourire, mais qu’il garde en sécurité dans son sac jusqu’à aujourd’hui. « En Libye il n’y a pas de gouvernement. Tu n’as rien à dire. Je n’avais pas d’option. Il vaut mieux prendre le risque que de mourir entre les mains des Libyens », explique-t-il, comme s’il plaidait sa cause.

Emmanuel n’est pas le seul à se faire arrêter en Italie pour avoir été obligé de guider les gens pour rejoindre la terre ferme – la seule alternative étant la mort ou la torture aux mains d’hommes agissant impunément. Selon Paola Ottaviano, de Borderline Sicilia, des cas comme le sien sont à la hausse. À chaque arrivée, il est pratique courante que les autorités arrêtent une ou deux personnes qui ont été identifiées comme des « trafiquants » par quelques autres passagers, qui, visiblement exténués, ont été forcés de témoigner avant même d’avoir reçu une quelconque assistance. Toutefois, au cours des derniers mois, « il y a eu une augmentation de personnes qui nous disent qu’elles ont été obligées par les trafiquants en Libye de guider le bateau ou de lire la boussole. Cela est différent qu’avant, quand les gens acceptaient de conduire en échange d’un rabais sur le voyage ou pour emmener gratuitement un membre de la famille », explique Mme Ottaviano. En effet, Emmanuel nous dit: « Devant le juge, quand il m’a demandé, je lui ai dit la vérité. Oui, je l’ai fait, mais c’était sous la contrainte. J’ai payé de l’argent pour traverser ». Sa dent manquante peut témoigner de son innocence, tout comme la blessure par balle dans la jambe du migrant qui a guidé le même bateau; on lui a tiré dessus pour son refus initial. Pourtant les gens peuvent s’estimer chanceux s’ils ont que des blessures physiques, il arrive que certains perdent des membres de la famille. David*, un Togolais, a été obligé de lire la boussole après que sa petite amie de 19 ans, et lourdement enceinte, lui a été enlevée. On lui a promis qu’elle allait être envoyée avec un autre bateau en Italie où ils pourraient se réunir – s’il arrive à trouver son chemin. David a trouvé son chemin, mais il n’a pas trouvé sa petite amie. C’était il y a six mois. Il a été arrêté comme Emmanuel.

L’injustice que subissent les gens comme Emmanuel et David ne se limite pas à l’arrestation pour un crime qu’ils n’ont pas choisi de commettre. Une fois emprisonnés, ils ne comprennent pas ce qui leur arrive parce que l’information, lorsqu’elle n’est pas une désinformation, n’est fournie que dans une langue qui leur est incompréhensible. « Quand j’étais en prison, j’ai signé de nombreux papiers et je ne savais pas ce que je signais. Tous ces documents ont été rédigés en italien. Je ne comprends pas l’italien, mais on devait signer », dit Emmanuel. Comme l’explique Mme Ottaviano, les demandeurs d’asile arrêtés ont un avocat assigné qui leur conseille souvent d’accepter un accord de plaidoyer, dans lequel ils se déclarent coupables en vue d’être libérés. Cependant, ils ne comprennent pas les conséquences d’une condamnation à la suite d’une telle déclaration. En fait, une condamnation pour avoir facilité l’immigration clandestine implique la réception d’un décret d’expulsion et supprime toute possibilité de légaliser leur situation en Italie, par exemple en demandant l’asile. De plus, leur condamnation les empêche d’accéder aux programmes de rapatriement assisté offerts par les organisations internationales. Sans argent et souvent sans papiers, ils n’ont d’autre choix que de rester en Italie, pris au piège dans une situation d’illégalité et d’invisibilité dont ils ne voient aucun moyen de sortir.

C’est ainsi qu’après un mois et trois jours, Emmanuel a été libéré de prison, forcé à franchir cette porte ouverte qui ne mène nulle part. Pendant son emprisonnement, son avocat assigné lui avait fait comprendre qu’il serait amené dans un centre d’accueil. Il pensait que l’affaire était terminée, qu’il serait finalement en mesure de demander une protection internationale. Bien au contraire, il s’est retrouvé à dormir sur un banc près de la gare routière de la ville de Raguse, survivant avec ce que quelques « bons samaritains » lui donnaient.

Aujourd’hui, Emmanuel vit dans un centre d’accueil temporaire avec sept autres personnes. Il a été épargné des rues, et a reçu des informations correctes concernant sa situation, grâce à une collaboration entre Borderline Sicilia, Oxfam Italia et la Diaconia Valdese, dans un projet visé à aider ceux qui restent exclus par le système d’accueil italien. En fait, tous ses colocataires se trouvent dans une situation d’invisibilité semblable : beaucoup suite à une condamnation comme celle d’Emmanuel, certains parce qu’ils ont été rejetés à leur arrivée pour aucune raison concrète, et d’autres parce qu’ils ont perdu les droits qu’ils avaient en tant que mineurs le jour de leurs 18 ans.

« Je ne peux pas retourner dans mon pays. Je suis un soldat qui a fui la ligne de front de la guerre. Revenir à mon pays, c’est signer mon arrêt de mort. Je suis venu en Italie pour demander une protection internationale, mais maintenant tout est à l’envers », conclut Emmanuel avec une expression momentanée de résignation.

En comptant les milliers de migrants qui meurent sans nom ni dignité, engloutis par la mer chaque année, il faut ajouter des gens comme Emmanuel qui perdent leur droit d’exister en tant qu’individu. Et, bien qu’ils aient survécu à la mer, ils se voient avalés par un système dans lequel l’immigration est vue comme une «traite» et donc une menace de sécurité qu’il faut combattre. Ce même système décontextualise les chiffres des migrants et les instrumentalise à des fins politiques, et tire profit de ces gens comme une source de main-d’œuvre facilement exploitable pour les organisations criminelles. C’est un système dans lequel le discours et la réalité s’écartent de plus en plus. D’une part, le gouvernement italien et l’Union européenne annoncent davantage d’expulsions et un renforcement de la lutte contre la traite des êtres humains, y compris un accord insensé avec la Libye. De l’autre (celui de la réalité), beaucoup de ceux à qui on remet un décret d’expulsion restent en Italie, pour finalement devenir invisibles. Sans surprise, les arrestations de «contrebandiers humains» ne contribuent en rien au démantèlement des réseaux du trafic, car beaucoup de ceux qui sont arrêtés ne sont que des victimes de ces mêmes réseaux criminels – seulement coupables de vouloir survivre.

 

* Les noms ont été changés pour protéger l’identité des personnes interviewées.

 


Cristina Orsini est la co-fondatrice de Thraedable.